Bonoua: La descente aux enfers des filières agricoles

Bonoua: La descente aux enfers des filières agricoles

mardi, 10 janvier 2017 17:52
Bonoua: La descente aux enfers des filières agricoles Bonoua: La descente aux enfers des filières agricoles Crédits: Archives ( DR)

 Il avait été jusqu’à une période pas très lointaine, l’un des référentiels agricoles essentiels du terroir Abouré. Avec le Popo carnaval ; il avait assis la réputation de la cité de Bonoua. Parce que la culture de l’ananas avait fait connaître cette cité en drainant dans la ville au rythme des saisons de récolte de nombreux acteurs impliqués dans sa production et sa commercialisation.

Les activités économiques qui s’étaient développées autour de sa production avaient elles aussi impulsé l’essor économique de la région. De même que sa commercialisation au niveau international avait bâti de grosses, moyennes et petites fortunes. Mais hélas, le boom économique qu’avait connu la localité avec la culture de l’ananas est aujourd’hui un lointain et douloureux souvenir pour les populations. Des causes aussi bien endogènes qu’exogènes ont, en effet, au début des années 2000 commencé à miner le secteur pour le conduire inexorablement à sa « mort ».

L'Ananas, un lointain souvenir 

Face à la triste réalité, les planteurs les plus résistants, gros comme petits ont fini par accepter contre leur gré, la triste réalité et fait le deuil du fruit qui leur a permis trois décennies durant de construire toute une vie. Sur la question, M. Yao Victor, anciennement responsable de l’encadrement à la coopérative fruitière de la Comoé(CFC), avoue que les acteurs, responsables de la filière comme producteurs, ont tous failli par manque d’anticipation. Car, reconnaît-il, « notre filière a péché par son incapacité à s’adapter à un environnement international devenu de plus en plus concurrentiel avec ses exigences de professionnalisation ». C’était en ce temps-là, l’éveil d’un marché régulé par la qualité, la régularité et le gain de temps. Mais au-delà, regrette pour sa part M. Kouaty Anicet, ancien producteur dans la zone de Akroaba, les querelles internes avaient finies par donner naissance à une pléthore de petites structures de production et d’exportation. Non outillées et peu fiables au plan international, elles sont toutes mortes de leur belle mort. Avec des motivations et ambitions divergentes parfois contradictoires, « les premiers responsables de ces micro structures dans leur quête égoïste de notoriété ont finie par tuer notre filière », s’insurge M. Kouaty.

Sur le terrain aujourd’hui, les producteurs d’ananas ont totalement disparu. En tout cas, au niveau de Bonoua, poursuit M. Kouaty, « je ne connais plus aucun planteur qui vit exclusivement de la culture de l’ananas ».Tous se sont reconvertis dans d’autres secteurs agricoles jugés plus porteurs. Il s’agit notamment de l’hévéaculture et du palmier à huile. Les locaux qui abritaient les sièges des défuntes coopératives de la ville ou leurs sites de conditionnement ont disparu pour faire place à d’autres structures ou carrément transformés en magasins et autres commerces.

C’est le cas des bureaux de la CFC au quartier Bégnéri. Une boulangerie et des magasins se dressent en lieu et place des anciens locaux de ladite coopérative. Est aussi absent du paysage des transports, le ballet des camionnettes bâchées chargées d’ananas non calibrés communément appelés « triage » qui se dirigeaient en file indienne vers Abidjan pour livrer leurs fruits sur la marché é du détail. Il en est de même de camions qui transportaient de tonnes d’ananas vers le port d’Abidjan pour la mise à quai en, vue de l’exportation. C’est aussi sur place, la nostalgie de l’ambiance des campagnes de récolte d’ananas qui drainaient vers la ville et les localités environnantes de nombreux travailleurs saisonniers qui boostaient le temps de leur séjour, l’économie locale.

Pour le petit commerce de l’ananas, les choses ne se présentent pas mieux pour les petits consommateurs. Alors que le tas de quatre, six ou huit ananas se vendaient entre 200F, 400f et 500F, il y a une dizaine d’années, aujourd’hui les fruits sont vendus à partir de 500F,1000F et 2000F.Et ce, après moult négociations avec les rares commerçantes du rond-point de la ville. Laissée aux seules mains d’une multinationale qui a désormais le monopole de la production et de l’exportation de l’ananas origine Côte-d’Ivoire, déplore M. Mian Edmond, la filière a filé aux mains des producteurs nationaux. C’est d’ailleurs devant cet état de fait que l’instituteur à la retraite, ancien producteur d’ananas a déploré en son temps et continue de déplorer l’inaction des autorités nationales. Parce que pour lui comme pour de nombreux anciens producteurs de la « Cayenne Lisse », la variété produite par « la Côte-d’Ivoire, l’économie locale et nationale s’en porteraient mieux et engrangeraient de nos jours d’énormes dividendes si l’Etat relançait la filière »

L'hévéa en chute libre

La prospérité aura été de courte durée pour les producteurs de caoutchouc naturel de Bonoua. Anciens producteurs ou de la race des nouveaux reconvertis de la filière ananas, les producteurs du fond de tasse de la cité du Popo carnaval broient en ce moment du noir. Confrontés qu’ils sont depuis plus d’une année à, la chute des prix de la sève blanche. Aujourd’hui, la réalité est à l’assèchement des tasses qui après la période faste du boom économique du caoutchouc gardent en ce moment le profil bas. La chute de prix a contraint nos planteurs d’hévéa à garder désormais le profil bas, à revoir à la baisse leurs ambitions et à reconsidérer l’ampleur des projets qu’ils avaient élaboré ou mis en œuvre au temps de la prospérité. A l’exemple de M. Jean Marie Otchoumou qui, quelques années en arrière était présenté au sein de sa coopérative comme le modèle de réussite dans le domaine, les choses vont mal pour tous. Jean Marie Otchoumou et les autres auront eu peu de temps à tirer profit de la manne que représentait la filière ; De même que du fruit de son labeur et de son engagement dans la nouvelle filière. Il affirme lui-même que son arrivée dans la filière hévéicole fait suite à la chute de la filière ananas dans laquelle il était un « producteur moyen ».

Aujourd’hui, le nouveau producteur de caoutchouc, s’il n’est pas à regretter cet autre choix, est tout désabusé. Ne sachant plus à quel saint ou disons-le, à quelle autre filière se vouer. Il assène donc amer, « que les autorités jettent un  regard sur la filière afin de l’aider à se repositionner ». Les coopératives qui ont fleuri dans le secteur aux heures de la prospérité ont, pour la quasi-totalité mis la clé sous le paillasson. Finie donc l’époque de la croissance où, informe M. Léandre Adou, autre planteur de la zone d’Assé ; « le prix du kilo était monté jusqu’à 1000FCFA ». Les yeux pétillants, en souvenir de l’époque faste M. Adou évoque ce passé désormais lointain où il a acheté sa moto. Engin qui, fulmine-t-il, est garé depuis. De son côté, le doyen Améa Pierre indique que l’importance des gains mensuels des planteurs qui allaient pour nombre d’entre eux au-delà du million par mois a incité les responsables d’une micro finance locale à leur faire des faveurs. Achat à crédit de véhicules Kia, personnels, d’engins de transport et de motos, tout y est passé. Aujourd’hui, le doyen se rappelle ces périodes avec beaucoup de regret. A la suite de M. Otchoumou, il plaide pour « que les gouvernants fassent quelque chose ». A preuve, il, en  ce moi juillet « nous ne sommes qu’à 260F ». Toutes les stratégies de collecte bord champ, de diversification et de négociation n’y changent rien. La filière continue sa dérive, se plaint-il. L’ambiance est aussi à la morosité au niveau des structures de transformation locale de la région qui elles aussi se plaignent du poids des taxes qui n’est pas fait pour faciliter leurs activités. Pour l’instant, tous les scénarios sont envisagés et les calculs faits pour, en définitive, échapper au destin de la filière ananas.

Le manioc de plus en plus rare, les prix flambent

Quoi, le manioc manque à Bonoua ? Ainsi s’interrogeaient à la surprise, dame Evelyne Taki, à l’espace du rond-point de la ville où de passage vers la capitale, elle voulait se procurer des tubercules de manioc pour sa maisonnée. Parce que pour elle, en effet, la localité pouvait souffrir de toutes sortes de pénurie sauf bien sûr de celle du manioc. Et pourtant le manioc est devenu bel et bien  rare à Bonoua. Localité réputée en la matière pour la diversité et la qualité de ses boutures de manioc au point d’en donner son nom à un type de manioc, le « Bonoua ». Conséquence logique de la nouvelle donne, la hausse des prix du tubercule sur le marché de celui des sachets d’attiéké, de placali ou de l’attoukpou, ces mets dérivés du manioc. Avec aussi la réduction du volume de ces aliments à l’achat. Produit de grande consommation aussi bien au plan local que national, le manioc se négocie en ce moment à prix d’or à Bonoua. Parce raison, explique Traoré Abou, conducteur d’une camionnette bâchée de transport de manioc, c’est que manioc est devenu une denrée rare. Une raréfaction qui justifie la pénurie, elle-même provoquée par la rareté des espaces de culture et  la spéculation. Les terres sont devenues rares à cause de la prévalence des autres cultures de rente. A cela, ajoute, pour sa part le président des commerçants de manioc de Bonoua, il faut ajouter l’action des gros acheteurs d’Abidjan.

Ces gros acheteurs qui, explique-t-il, sont les fournisseurs des vendeurs de « garba », l’attiéké au poisson thon, achètent désormais le manioc dans les champs avec les producteurs. Ils font de « la capture au champ » c’est-à-dire, explique-t-il, qu’ils achètent sur pied le manioc en plantation au prix du carré ou de l’hectare. En clair, la pénurie sur la marché local s’expliquerait selon  le président, par le fait que la production de la ville et des villages environnants va à Abidjan. En outre, déplore-t-il, la culture extensive de l’hévéa a fait qu’il n’ya plus de terres appropriées à la culture du manioc. Aujourd’hui, affirme-t-il, il faut aller jusque dans la zone d’Aboisso et même de la frontière ghanéenne pour trouver du bon manioc ».Conséquence, la hausse des prix. De 60 000F la bâchée il y a quelques années pour le manioc blanc il faut aujourd’hui débourser 150 000F pour la bâchée .Quant au manioc dit rouge, il se négocie au bas mot entre 200 000F et 250 000F la bâchée contre 120 000F à 150 000F il y a seulement cinq ans. A côté des gros revendeurs d’Abidjan, existe et prospère la race de revendeurs et revendeuses individuelles qui livrent leurs produits à la vente dans la sous-région et même au plan international. Dame Akassi est l’une de ces femmes qui tôt le matin chaque jour, à l’exemple de nombreuses autres, emprunte les cars pour se rendre à Abidjan pour vendre de l’attoukpou, de l’attiéké, du placali.

Au-delà du marché ivoirien, elle affirme avec beaucoup de fierté fournir au moins deux fois par semaine de « grosses commandes » à ses clients du Togo et même de la France de l’Italie et des Etats-Unis. Des commandes qui, informe-t-elle, proviennent de compatriotes résidant dans ces pays pour ce qui est de l’international. Très heureuse, elle révèle que les prix de vente sont très alléchants Car soutient-elle « ça n’a rien de comparable avec ici, je préfère satisfaire ces clients-là d’abord ».Mais comme elle a des liens presque historiques avec les clients locaux elle fait un effort pour les ravitailler régulièrement.

 

ARSÈNE KANGA

CORRESPONDANT RÉGIONAL

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Écrit par  Théodore Kouadio
Lire 77 times Dernière modification le mardi, 10 janvier 2017 18:06