Voici les rapports secrets du colon sur Houphouët-Boigny

Voici les rapports secrets du colon sur Houphouët-Boigny

mardi, 18 octobre 2016 11:45
Voici les rapports secrets du colon sur Houphouët Voici les rapports secrets du colon sur Houphouët Crédits: DR

Les rapports secrets du colon sur Houphouët Boigny n’ont pas manqué, entre 1925 et 1945. Pendant vingt ans, l’administration coloniale produisait rapports sur rapports, sur le futur « père fondateur ». Dans ce texte, je vous rapporte certains. Bonne lecture !

Après son retour de Dakar, le jeune médecin africain Félix Houphouët Dia (20 ans) est muté à l’hôpital central d’Abidjan. Nous sommes en novembre 1925.

Acte un: 7 octobre 1926. Louis Bouffard, médecin principal des troupes coloniales et chef du service de santé de la Côte d’Ivoire produit le premier rapport.

Prophétie coloniale

Rapport prophétique, s’il en est ! « Excellent collaborateur qui, depuis un an qu’il sert à Abidjan, a fait preuve de belles qualités professionnelles et semble, s’il persiste dans la tracée, être appelé à un bel avenir ».

Un an plus tard, le médecin-major Henry, chef du service de santé renchérit. « Le médecin auxiliaire de 3è classe Houphouët possède de réelles qualités techniques et se tient d’une façon très digne ».

Très vite, le jeune fonctionnaire récolte des lauriers. En effet, un mois après sa prise de fonction, il reçoit le prix le plus prestigieux du milieu médical, de l’époque. Lauréat de la Société médico-chirurgicale de l’Afrique de l’Ouest.

“Il mène une vie réglée et presque ascétique en s’interdisant certains plaisirs : la danse, l’alcool et le tabac. Il s’exerce ainsi à vaincre ses passions (…) à être maître de soi”.

Sa récompense : cinq ouvrages de médecine. Plutôt mince, Lol ! Déjà à cette époque, écrit Jean Noël Loucou, “Il mène une vie réglée et presque ascétique en s’interdisant certains plaisirs : la danse, l’alcool et le tabac. Il s’exerce ainsi (…) à être maître de soi”.

Alors, Houphouët profite de sa notoriété à l’hôpital d’Abidjan, pour mettre sur pied l’Amicale des agents africains du service de santé d’Abidjan. Le colon détecte déjà ses velléités d’indépendance.

De fait, dès son retour de Dakar, il s’était fait remarquer par ses supérieurs hiérarchiques français, par son refus de l’indemnité de première installation. Clair, ils en sont restés frustrés. Le médecin major Henry fait donc muter le jeune médecin à Guiglo.

« En mai 1927, Le commandant de cercle rustre, l’invite personnellement à assister à une exécution capitale. Houphouët refuse fermement »

A cette époque, Guiglo est ce qu’est Minignan (chacun comprend ce que je veux dire) aujourd’hui, pour certains. Tout simplement parce que la région est sous une administration militaire sévère. Le commandant de cercle est un sanguinaire. Au sens propre du terme.

En mai 1927, ce commandant rustre, l’invite personnellement à assister à une exécution capitale. Celle d’un « fauteur de trouble » indigène. Houphouët refuse fermement. Surprise, le capitaine Henry (c’est le nom du commandant de cercle) respecte son intégrité.

Fin 1927, il écrit ce qui suit, en parlant d’Houphouët. « Je crois devoir faire connaître les magnifiques résultats qu’il a obtenus tant au dispensaire que dans les tournées faites presque toujours en ma compagnie.

Le nombre des consultations a quadruplé depuis son arrivée et le charlatanisme a tendance à disparaître dans le cercle”.

Ajoutant: “Il a conquis la confiance de la plus grande partie de la population par ses soins de bienveillance et ses résultats”.

Il n’empêche, le capitaine Henry n’apprécie pas les velléités « anarchistes » du jeune médecin. De ce fait, ll bloque sa promotion, pendant deux ans. Mais le 17 septembre 1929, l’administration coloniale finit par le promouvoir, et l’affecte à Abengourou.

Dans cette région, sa conscience politique se forge. A la suite de la discrimination dans la fixation du prix du cacao. C’est là aussi qu’il écrit son pamphlet au titre vengeur : “On nous a trop volés !”. Nous sommes le 22 décembre 1932.

http://www.andresilverkonan.com/2016/10/17/on-nous-a-trop-voles-article-houphouet/

Après l’épisode de l’article, Houphouët reçoit une demande d’explication. Signée du gouverneur Joseph Bourgine qui assure l’intérim de la colonie, pendant l’absence du gouverneur titulaire, François Reste. Toutefois, point de sanction.

Cependant, le système colonial a la rancune tenace. 14 novembre 1933: le chef de service d’Houphouët écrit un rapport sur celui-ci. Sa conclusion est sans appel. Le jeune médecin est « proposable pour le grade supérieur, mais non proposé ». Fin de la discussion !

Le 3 février 1934, le trublion est affecté à Dimbokro. 6 septembre 1936: un rapport confidentiel de l’administrateur commandant de cercle dresse son portrait.

« Sa puissance de travail est considérable. Le chiffre de ses consultations a crû dans des proportions énormes. Son dévouement à ses fonctions est inlassable, sa bourse toujours ouverte aux déshérités et aux nécessiteux ».

Deux après, Houphouët reçoit une autre promotion et est affecté à Toumodi. La ville n’est pas loin de Yamoussoukro. Il se rend régulièrement dans son village natal. A la fois, pour s’occuper de ses champs, que pour organiser la résistance.

En 1938, le commandant renchérit: “Houphouët avait du commandement et voulait améliorer les conditions de vie de ses administrés. Il en a assez de savoir qu’il est très riche, mais qu’il ne peut rien dépenser. Ses réserves d’or l’ennuient parce qu’elles dorment”.

Il continue: “Le cercle doit à Augustin Houphouët grâce à Félix Houphouët, un essai de modernisme, dans ce pays qui rappelle tant la féodalité. Il lui doit un village moderne, à Yamoussoukro, sur le grand axe intercolonial”.

Le colon rappelle la belle maison d’Houphouët, qu’il qualifie de “château de famille”. Il estime sa valeur à 300 000 F environ, ce qui peut faire plus de 300 millions FCFA de notre époque. Je fais là une estimation personnelle…

Le rapport décrit: “A côté : des villas (l’une d’elle est déjà construite). Plus loin, dans le fond, huit rangées de cases, hautes, larges, aérées. Tout un urbanisme qu’on est heureux de découvrir. Il convient de préciser (pour l’avenir) que Félix Houphouët est médecin auxiliaire.

Il a dans le pays, un immense prestige, celui d’un grand nom, celui du gendre de Boa Kouassi, le roi de l’Indénié. Celui aussi de sa propre famille, une des plus anciennes et des plus connues de la région.

Il sera bientôt en disponibilité et veut exercer gratuitement pour l’amélioration de la santé de ses congénères.

Son chef de service l’interpelle à plusieurs reprises et produit rapports sur rapports. En 1938, il lui demande fermement de « choisir entre le service de santé et la politique locale ».

Houphouët n’hésite pas, une seconde. Surtout qu’un évènement inattendu le détermine, pour de bon. Son frère cadet, Augustin Houphouët décède et laisse la chefferie de canton des Akoués, vacante.

Houphouët décide alors, d’arrêter la médecine. « M. Houphouët Félix, est mis en service détaché dans la position de congé hors-cadre, en vue de sa nomination à la chefferie des Akoués (cercle de Dimbokro) ».

« M. Houphouët Félix, est mis en service détaché dans la position de congé hors-cadre, en vue de sa nomination à la chefferie des Akoués »

L’arrêté n°1896 du 8 juin 1939 est signé du gouverneur général de l’AOF, M. Mondon. Le plus jeune retraité de Côte d’Ivoire, a alors 34 ans. Il finit sa carrière avec le grade de médecin auxiliaire de première classe. Une nouvelle aventure commence pour lui.

En 1945, le gouverneur André Latrille en personne, produit un rapport destiné à Paris. Il donne son impression personnelle. « Félix Houphouët montra le plus grand zèle dans ses nouvelles fonctions. Par la seule persuasion, il améliora peu à peu l’hygiène des villages et les plantations indigènes.

Possédant par héritage une solide fortune, il construisit à ses frais un dispensaire à Yamoussoukro. Son héritage paternel comprenait une importante plantation de caféiers et de cacaoyers.

Il organisa scientifiquement cette plantation et, malgré des difficultés d’embauchage de volontaires, propres aux planteurs africains, il obtint un rendement de 500 kilos à l’hectare pour le cacao.

Ces chiffres (qui ont été vérifiés par la mission d’inspection du travail) sont pour le café le rendement moyen d’une bonne plantation européenne. Ils sont pour le cacao, supérieurs à tous les rendements des plantations européennes.

Je répète que ces résultats ont été obtenus malgré une insuffisance de main-d’œuvre due aux obstacles apportés jusqu’à ces derniers temps, à l’embauche des volontaires. Ils seront largement dépassés dans la prochaine année !

On peut donc dire que la plantation du chef de canton Félix Houphouët constitue une des entreprises pilotes préconisées par la conférence de Brazzaville.

Il est particulièrement satisfaisant de constater que cette situation est l’œuvre d’un Africain entièrement formé par la civilisation française ».

La confession d’André Latrille

Certes, le gouverneur tente de faire croire que le succès d’Houphouët est dû à l’encadrement colonial. Il ne demeure pas moins qu’il confesse “les obstacles apportés” par l’administration coloniale, sans (la) les citer.

1945 ! C’est la fin de la deuxième guerre mondiale et le début de la concrétisation politique de la lutte anti-coloniale d’Houphouët. Ainsi naît le Syndicat agricole africain. A 40 ans, une autre vie commence, pour le médecin africain…

 Par
André Silver Konan 
http://www.andresilverkonan.com/

 

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