Akinwumi Adesina, président de la Bad: “Pourquoi je veux éclairer l’Afrique, rapidement”

Akinwumi Adesina, président de la Bad: “Pourquoi je veux éclairer l’Afrique, rapidement”

lundi, 21 septembre 2015 14:04
Akinwumi Adesina, président de la Banque africaine de développement (Bad). Akinwumi Adesina, président de la Banque africaine de développement (Bad). Crédits: Bosson Honoré

Le 8e dirigeant de l’institution panafricaine de développement livre ses ambitions dans le cadre du Nouveau pacte pour l’énergie en Afrique, lancé le 17 septembre, au Ccia.

Vous venez de lancer une initiative d’envergure qui est-ce New Deal pour l’énergie en Afrique. Entendez-vous rencontrer bientôt les dirigeants politiques du continent après le lancement du 17 septembre puisque vous avez insisté sur la volonté politique?
Je voudrais préciser, avant tout, les raisons pour lesquelles nous avons convoqué cette réunion très importante. Qui est la première depuis ma prise de fonction, le 1er septembre en qualité de 8e président du Groupe de la Banque africaine de développement (Bad). Je rappelle que j’avais, lors de cette prise de fonction, décliné cinq priorités majeures de la Bad sous mon mandat. La première, est l’énergie qui est fondamentale pour l’Afrique. Notre continent manque d’électricité et sa capacité de production équivaut à celle de l’Espagne ou de la Belgique. Le défi est donc très grand, aujourd’hui, avec 650 millions d’Africains n’ayant pas accès à l’électricité. Ainsi, l’Afrique représente le continent le plus pauvre en matière d’accès à l’électricité, ce qui n’est pas du tout acceptable. Surtout au regard des potentialités dont le continent regorge. La présente initiative vise donc à régler ces problèmes, à travailler avec les pays membres de la Bad, le secteur privé et les autres partenaires de sorte à mobiliser les ressources nécessaires à même d’y faire face. En outre, c’est l’occasion d’obtenir la volonté politique qui est nécessaire mais aussi pour nouer un partenariat transformatif sur l’énergie en Afrique. Il existe certes de nombreuses initiatives très intéressantes pour l’Afrique, mais il faut maintenant travailler ensemble pour faire les choses à grande échelle et relever ces grands défis. Nous sommes très encouragés par la participation de nombre de personnalités. Notamment le Premier ministre de la Côte d’Ivoire, Daniel Kablan Duncan; le vice-Premier ministre de la Rdc, Thomas Luhaka; des ministres de plusieurs Etats et des acteurs du secteur privé. La deuxième priorité, c’est de véritablement travailler à nourrir l’Afrique. Troisièmement, il faut l’intégration de l’Afrique ; quatrièmement, c’est l’industrialisation et enfin, fournir aux populations une qualité de vie améliorée. A travers l’éducation, l’approvisionnement en eau potable, l’assainissement et les infrastructures de santé publique.

Quelle sera la suite de la réunion d’Abidjan ?
A partir de cette réunion consultative, les programmes sur l’énergie pour l’Afrique seront mis en œuvre. Nous y travaillons et j’espère que les études seront complétées d’ici la fin de l’année. Il est évident que nos recommandations seront disponibles avant la conférence mondiale sur le climat, Cop21, du 15 au 19 décembre, à Paris (France). Par ailleurs, nous prévoyons différentes concertations parce que la Bad n’est pas la seule concernée dans l’affaire. Je citerai, par exemple, les Etats-Unis, la France, l’Allemagne, le Japon, la Chine, les pays scandinaves, etc. avec qui il faudra discuter pour mobiliser davantage de financements nécessaires. Par ailleurs, nous engagerons beaucoup de discussions avec les leaders africains parce que sans la volonté politique, il sera impossible d’atteindre ces objectifs. Et je suis convaincu de l’existence de cette volonté politique au regard de la présence d’autant de leaders malgré la contrainte de temps. De même, la participation du secteur privé est remarquable. Le problème, selon moi, n’est pas tant la question du financement mais la volonté politique pour booster le processus.

Vous évoquez le rôle du secteur privé; doit-on comprendre que vous êtes prêt à travailler véritablement et davantage avec lui ?
La banque a été créée pour travailler aussi bien avec le secteur public que privé pour le développement socio-économique du continent. Tel est son objectif depuis sa création. Jusqu’en 2005, elle a beaucoup travaillé avec le secteur public mais malheureusement pas grand-chose avec le secteur privé. Selon les données, les prêts combinés accordés au secteur privé s’élèvent à 250 millions de dollars (1 dollar = environ 500 FCfa, ndlr). Cependant, depuis cette date jusqu’à l’année dernière, le concours est passé jusqu’à 2,5 milliards de dollars. C’est dire l’ampleur que prend le secteur privé dans nos opérations. C’est le privé qui apporte l’investissement, qui encourage la productivité, la production et de la création de l’emploi et enfin, qui impulse le rang de l’Afrique dans les chaînes de valeur globales. Son importance n’est plus à démontrer. La réussite passe par le partenariat public-privé. Au public d’opérer les réformes nécessaires et au privé d’apporter les financements nécessaires. Le rôle de la Bad réside non seulement dans les prêts accordés au secteur privé mais aussi dans le partage du risque avec les institutions financières de manière à réduire les risques d’investissements. Ce sont là autant de leviers significatifs. En considérant, aujourd’hui, le secteur des infrastructures en Afrique, le secteur privé a investi environ 40,5 millions de dollars. Malheureusement, 14,5 millions de dollars de ces investissements profitent à seulement cinq pays: le Nigeria, l’Éthiopie, le Kenya, le Ghana et l’Afrique du Sud. Il faut, par conséquent, encourager le secteur privé à investir dans les autres pays parce que la banque n’a pas été créée que pour la croissance de ces cinq pays. Il est important de parvenir à une prospérité partagée par tous. C’est la raison pour laquelle nous voulons travailler avec le secteur privé de tous les pays. Et pour faciliter le processus, nous comptons travailler avec les associations privées des pays pour améliorer l’environnement des affaires et réduire les coûts des investissements dans les pays et les régions. C’est le but des investissements réalisés par la Bad dans les infrastructures, notamment les routes, les ports, l’énergie, les aéroports. Mais aussi les investissements dans le secteur des Technologies de l’information et de la communication (Tic), qui permettent de réduire les coûts des investissements.

Les investissements privés nécessitent un environnement des affaires favorable au plan institutionnel, des textes juridiques et de la garantie d’un retour sur investissement. Quelle sera la contribution de votre institution dans ce domaine?
Elle se manifeste à travers trois actions. D’abord, nous avons l’African Legal Facility, qui est le soutien juridique apporté aux Etats membres. Généralement, il s’agit de pays qui ont des ressources naturelles en abondance mais qui sont dépourvus de capacités de bonne gestion. L’Afrique n’est pas pauvre ; elle détient, aujourd’hui, 82 trillions de dollars de ressources naturelles découvertes. Son problème se situe au niveau de la pauvreté de la majorité de sa population. La solution réside donc dans la bonne gestion de ces ressources pour le développement socio-économique et des infrastructures en Afrique. C’est le sens de la mise en œuvre de cette facilité. Ensuite, la Bad aide les pays dans la bonne gestion du secteur macro-économique et de la fiscalité des pays. En effet, s’il n’y pas d’appui dans ces domaines, l’on risque d’arriver à un accroissement du taux d’inflation, l’endettement, la dévaluation des monnaies; ce qui n’est pas bon pour les affaires. Ainsi, cette stabilité est assurée grâce aux financements que nous accordons aux Etats. Enfin, nous intervenons dans le renforcement de la capacité institutionnelle. En plus des conseillers politiques que nous mettons à leur disposition. Cependant, je considère comme fondamental pour favoriser les investissements, le droit de propriété. Et cela fait partie des axes sur lesquels nous travaillons. Imaginez-vous que 70% des agriculteurs en Afrique sont des femmes mais qui n’ont pas droit à la terre. Nous y travaillons dans le cadre de la facilité pour que cela soit possible. En tout cas, nous œuvrons à créer un environnement favorable afin que le secteur privé puisse réaliser les investissements nécessaires mais aussi pour attirer les capitaux étrangers.

L’énergie coûte énormément d’argent et on évoque de plus en plus des financements alternatifs dont davantage de ressources domestiques des Etats. Pendant ce temps, il y a une fuite de capitaux de plus de 60 milliards de dollars par an de l’Afrique vers l’étranger. Avez-vous une initiative forte comme le New deal pour l’énergie afin d’éviter cette évasion ?
Je crois que tout tourne autour de la bonne gestion de l’économie. La Bad dispose de différents instruments pour gérer les pays de façon plus transparente, avec la comptabilité nécessaire. En plus, nous avons des facilités pour les Etats pour une meilleure collecte de l’impôt. Par exemple, concernant la mobilisation des ressources domestiques surtout dans les pays disposant de ressources naturelles abondantes, ce sont les impôts et les royalties. Sachez que l’Afrique a accompli d’énormes progrès puisque les recettes d’impôts ont crû jusqu’à atteindre 500 milliards de dollars par an en Afrique. Imaginez-vous qu’on consacre seulement 10% de ce montant soit 50 milliards de dollars à l’énergie, tous les problèmes énergétiques du continent seront résolus. Cela signifie que nous avons les ressources, il suffit de mieux les gérer, les affecter selon les priorités. S’agissant de la fuite des capitaux, il existe diverses initiatives. Notamment le Centre pour les ressources naturelles (Natural Resource Center), qui veille sur la transparence et la gestion des ressources naturelles, la gestion des systèmes budgétaires et la gestion de la fiscalité par les pays afin de rendre compte aux populations de l’utilisation des ressources pour le développement. Je rassure que notre institution est solide en matière de transparence et de comptabilité. Et personnellement, j’encouragerai cette politique parce que de la bonne gestion des ressources dépendra le développement de l’Afrique.

Agro-économiste et ancien ministre de l’Agriculture et du développement rural du Nigeria, comment comptez-vous amener le continent à l’autosuffisance alimentaire, surtout que c’est votre deuxième priorité après l’énergie ?
Comme vous le savez, lorsque vous faites la cuisine, les repas sont disposés l’un après l’autre. De même, ici, nous avons commencé le grand travail sur l’énergie et simultanément, nous travaillons sur la stratégie de transformation de l’agriculture. En effet, aujourd’hui, l’Afrique dépense plus de 35 milliards de dollars pour l’importation alimentaire. Alors qu’elle détient des ressources immenses au niveau des terres arables, de la main d’œuvre et du soleil. En tout cas, il suffit de jeter une semence pour qu’elle pousse avant même qu’elle n’entre en terre. Ceci pour dire combien les potentialités sont énormes. La question, cependant, c’est comment transformer ces potentialités en réalité ? Parce qu’on ne peut vendre ni manger les potentialités, il faut totalement développer les potentialités de l’Afrique. Notre stratégie est d’orienter l’agriculture vers sa transformation en tant que business. Le secteur de l’agriculture n’est pas fait pour gérer la pauvreté mais doit fonctionner comme un secteur clé pour la diversification de l’économie, la réduction des dépenses d’importation. En prenant, par exemple, le cas de la Côte d’Ivoire, qui est le premier exportateur mondial de cacao, 2e de noix de cajou, etc. il est bon, non seulement d’accroître la rentabilité de l’exportation mais surtout de faire la transformation des produits. Je suis contre l’exportation des produits primaires parce que ce sont les acheteurs qui gagnent pendant que l’Afrique souffre. C’est d’ailleurs ce qui explique la volatilité des cours. La Bad va donc soutenir la nouvelle stratégie qui consiste à soutenir l’agriculture comme un business; transformer le monde rural pour créer des emplois massifs; développer le secteur agro-industriel; mettre l’accent sur la transformation de tous les produits primaires; renforcer les chaînes de valeur dans toutes les commodités; créer un marché régional agricole et enfin, débloquer les financements nécessaires pour augmenter l’investissement dans le secteur agricole. Si nous débloquons les potentialités dans le secteur agricole, je suis convaincu que toutes les zones rurales de l’Afrique vont changer. Lorsque j’étais ministre de l’Agriculture au Nigeria, tout le monde disait que l’agriculture n’était pas importante. Je leur ai répondu de nous laisser travailler et nous apprécierons. Durant trois ans et demi, nous avons attiré 5,5 milliards de dollars dans le secteur. En plus, nous avons réussi à attirer 5 autres milliards de dollars dans l’industrie de la production d’engrais. Finalement, nous sommes parvenus à une grande réussite de l’agriculture au Nigeria. Le pays est parvenu à la stabilité macro-économique et fiscale parce que nous avons considéré l’agriculture comme un business et non un moyen de gestion de la pauvreté. Je suis véritablement convaincu qu’avec la nouvelle stratégie que la Bad mettra en œuvre bientôt, l’Afrique parviendra à prendre l’avantage avec l’agriculture sous un nouveau regard.

L’autre défi majeur du continent, c’est le chômage de sa jeunesse. Avez-vous une stratégie d’appui à l’entrepreneuriat et aux start-up ? En outre, quel partenariat est-il envisageable avec les centres régionaux d’excellence des universités?
Nous sommes dans un monde très intéressant et ce monde, aujourd’hui, est celui du marché du savoir. Et seules les personnes dotées de compétences nécessaires gagneront. L’Afrique détient la population la plus jeune au monde, 60% de cette population a moins de 25 ans et 49% a moins de 15 ans. C’est dire qu’il y a une explosion démographique sur le continent dominé par les jeunes. Et comme vous pouvez le constater, le niveau de chômage dans cette catégorie de la population est extrêmement élevé. A la fin de leurs études, les jeunes ne trouvent pas de travail et ceux d’entre eux qui ont la chance d’être occupés n’ont pas de travail stable. La conséquence est évidente : ils ne sont pas contents. Et si on ne résout pas ce problème qui suscite ce grand mécontentement, l’Afrique sera confrontée à un plus grand problème. Personnellement, j’ai pris l’habitude de transformer les problèmes en avantages. Les problèmes existeront toujours mais le plus important, c’est comment les transformer en avantages. Là aussi, nous y réfléchissons. A titre d’illustration, pendant les récentes vacances, à Gorée (Sénégal), j’ai visité « la Porte du non-retour » et j’ai été très touché. De retour chez moi, j’ai vu à la télévision les images de l’exode massif des jeunes africains mourant au bord de la mer Méditerranée faute de travail en Afrique. A la différence de Gorée, les jeunes de maintenant n’ont pas été contraints physiquement de quitter leur pays mais ils le font par manque de travail. Je me dis qu’il est urgent que nous changions cette situation. Nous travaillerons ensemble avec les Etats, les pays membres de l’Union européenne sur des programmes ayant pour priorité la création d’emplois pour les jeunes. Soit dans le secteur des Tic, agricole, les Pme mais aussi aider les pays à gérer l’écart existant entre la compétence éducative et la compétence nécessaire demandée par le marché du travail. Comme vous le constatez, il y a tellement de choses à faire mais nous sommes obligés de procéder par étape, repas après repas.

Votre prise de fonction coïncide avec le retour de la Bad à Abidjan après 11 ans de relocalisation « temporaire » à Tunis. Comment percevez-vous cet événement considéré comme d’importance ? En outre, y aura-t-il de la valeur ajoutée pour le pays hôte notamment s’agissant du financement du programme d’émergence du Président Alassane Ouattara?
(Silence). Personnellement, mon retour en Côte d’Ivoire me réjouit, vu que j’avais travaillé par le passé dans le pays. J’étais l’économiste principal de l’Association pour le développement de la riziculture en Afrique de l’Ouest (Adrao), basé à Bouaké, entre 1990 et 1995. Je considère donc que c’est un retour au bercail et je suis totalement à l’aise. Deuxièmement, le siège de la Bad a été construit en 1978 et inauguré par le Président Houphouët-Boigny. Depuis, la relation entre la Bad et la Côte d’Ivoire est excellente. Malheureusement, à cause de la crise, l’institution a été obligée de s’installer à Tunis avec les efforts du gouvernement tunisien. Le Président Alassane Ouattara et le gouvernement ivoirien ont fourni beaucoup d’efforts pour faciliter notre retour à notre siège. Je profite à nouveau de l’occasion pour réitérer mes sincères remerciements pour l’engagement personnel du Président Alassane Ouattara. D’ailleurs, nous sommes dans cet immeuble du Ccia grâce au soutien du gouvernement de la République de Côte d’Ivoire qui l’a mis à notre disposition. Et cela a un coût. C’est une marque de confiance du peuple ivoirien à l’endroit de la Bad. Nous en sommes très fiers et sommes reconnaissants au gouvernement. Mieux, nous préparons notre déménagement dans notre siège originel dont la réhabilitation est en voie d’achèvement. Là aussi, je remercie très sincèrement le Premier ministre Daniel Kablan Duncan pour l’effort personnel déployé. Il a veillé sur les travaux avec un engagement extraordinaire. Lors de la visite du siège avec le Premier ministre, il y a une semaine, j’ai appris qu’il s’y est rendu à 16 reprises. Je ne vois pas un autre Premier ministre en faire autant. Nous apprécions le retour de la paix, de la stabilité économique et macro-économique en Côte d’Ivoire. Le taux de croissance est en hausse d’année en année, le niveau des financements extérieurs augmente. La Bad va donc continuer à soutenir le pays comme tous ses autres membres, mais la Côte d’Ivoire a une position spéciale du fait que nous soyons ici. Évidemment, en tant qu’économiste, je suis heureux d’être près du Président Alassane Ouattara qui est un grand économiste ayant fait ses preuves notamment au Fmi. Je profiterai de la circonstance de ma présence en Côte d’Ivoire pour avoir quelques discussions avec lui. Trois à quatre facteurs me comblent de satisfaction: les relations excellentes entre la Côte d’Ivoire et la Bad, le retour chez moi, la volonté politique du gouvernement ivoirien et enfin, l’avantage professionnel de pouvoir échanger avec le Président Ouattara.

INTERVIEW RÉALISÉE PAR
VALENTIN MBOUGUENG ET
PAULIN N. ZOBO

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Écrit par  VALENTIN MBOUGUENG ET PAULIN N. ZOBO
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